Décryptages

Peut-on faire confiance aux photos anciennes de Paris ?

La Tour Eiffel et la fontaine monumentale de l'Exposition universelle de 1889, photochrome colorisé d'après un négatif noir et blanc

La photographie fête ses deux cents ans : la plus ancienne image conservée, prise par Nicéphore Niépce depuis la fenêtre de sa maison de Saint-Loup-de-Varennes, date de 1826 ou 1827, et la France lui consacre une année de célébrations jusqu’à l’automne 2027, avec Paris Photo au Grand Palais du 12 au 15 novembre. Pour nous, qui reconstituons le Paris disparu, c’est l’occasion de poser une question que personne ne pose aux photos anciennes, parce qu’elles ont l’air de dire la vérité : à quel point la disent-elles ?

Oui, à condition de savoir ce qu’une photographie ancienne ne peut pas montrer. Avant les années 1880, un temps de pose de plusieurs minutes efface les passants et vide les rues ; avant 1882, les plaques ne voient que le bleu et brûlent les ciels en blanc ; avant 1907, la couleur d’une photo est toujours ajoutée à la main ; et dès 1871, des scènes entières sont fabriquées en atelier et vendues comme des documents. Une photographie est un témoin exact de la forme des choses, et un témoin partial de tout le reste. C’est pour cela qu’une reconstitution sérieuse croise toujours les photos avec les plans, les peintures et les textes.

Pourquoi les rues sont-elles vides sur les photos anciennes ?

Regardez le boulevard du Temple photographié par Louis Daguerre au printemps 1838, l’un des premiers daguerréotypes connus. Un grand boulevard parisien, à 8 heures du matin, et personne : pas une voiture, pas un badaud, sauf, en bas à gauche, un homme qui se fait cirer les chaussures. Le boulevard n’était pas désert. La plaque a demandé quatre à cinq minutes de pose, et tout ce qui bougeait pendant ces minutes s’est dissous. Seul le client du cireur, immobile le pied sur la caisse, est resté : on le tient pour le premier être humain photographié.

Le boulevard du Temple vu d'en haut, chaussée déserte, arbres et immeubles, avec une silhouette minuscule au coin d'une rue en bas à gauche

Le boulevard du Temple par Daguerre, 1838 : la rue était animée, le temps de pose l’a vidée. L’homme qui se fait cirer les chaussures, en bas à gauche, est resté parce qu’il ne bougeait pas.

Trente ans plus tard, le problème n’a pas disparu. En 1865, la Ville de Paris commande à Charles Marville, son photographe officiel, le relevé des rues condamnées par les percées d’Haussmann : environ 425 vues, aujourd’hui au musée Carnavalet. Ces rues du vieux Paris y paraissent silencieuses, humides, presque abandonnées. Elles étaient parmi les plus peuplées de la ville. Marville opère tôt, avec des poses longues, et seuls les passants qui ont bien voulu s’arrêter figurent sur l’image. Même chose chez Eugène Atget, qui photographie le vieux Paris de la fin des années 1890 à 1927 avec une chambre à plaques de 18 sur 24 centimètres : ses rues sont peuplées de silhouettes floues, des fantômes qui n’ont pas tenu la pose.

La rue Gervais-Laurent, ruelle étroite et pavée de l'île de la Cité, immeubles vétustes de part et d'autre, deux silhouettes immobiles au fond

La rue Gervais-Laurent sur l’île de la Cité, par Charles Marville, 1865, un an avant sa démolition. Deux personnes seulement : celles qui ont accepté de ne pas bouger.

La règle change dans les années 1880, quand les plaques sèches au gélatino-bromure permettent des poses d’une fraction de seconde, puis en 1888 avec le premier Kodak et son slogan, « vous pressez le bouton, nous faisons le reste ». C’est pour cela que les photographies de l’Exposition universelle de 1889 montrent enfin des foules en mouvement, là où celles de 1860 montraient des décors.

Pourquoi le ciel est-il toujours blanc ?

Sur presque toutes les photographies du XIXᵉ siècle, le ciel est une surface blanche et vide. Ce n’est pas qu’il faisait toujours beau : les émulsions de l’époque ne sont sensibles qu’au bleu, au violet et à l’ultraviolet. Un ciel, même nuageux, sature la plaque bien avant que la rue soit correctement exposée. Les plaques dites orthochromatiques, sensibles au vert, naissent des travaux d’Hermann Wilhelm Vogel en 1873 et ne se vendent qu’à partir de 1882. En attendant, les photographes trichent : dès 1856, Gustave Le Gray compose ses célèbres marines en tirant deux négatifs à la suite, l’un pour la mer, l’autre pour le ciel.

Le défaut a une conséquence plus sournoise que l’absence de nuages : les valeurs de gris ne correspondent pas à la clarté réelle des choses. Un rouge vif sort presque noir, un bleu pâle sort blanc. Sur une photo ancienne, un drapeau, une enseigne ou une robe peuvent paraître sombres alors qu’ils éclataient.

Qui a cadré, et pour qui ?

Une photographie répond toujours à la question de celui qui l’a commandée. Marville ne photographie pas la vie des rues : il dresse l’inventaire de ce qui va disparaître, dans l’axe de la chaussée, pour le service des Travaux historiques. Atget vend des « documents pour artistes », comme l’annonce l’enseigne de son atelier : des façades, des détails de ferronnerie, des cours, jamais des événements. Et le chantier de la Tour Eiffel est suivi, pour Gustave Eiffel lui-même, par Louis-Émile Durandelle, qui photographie à dates fixes l’état d’avancement des travaux depuis le Champ-de-Mars : une tour en majesté, un premier plan vide, le Trocadéro bien centré sous l’arche. Un rapport de chantier qui est aussi, déjà, une image de communication.

La Tour Eiffel en construction, le troisième étage encore inachevé, vue frontale depuis le Champ-de-Mars avec le palais du Trocadéro sous l'arche

Le chantier de la Tour au 23 novembre 1888, par Louis-Émile Durandelle, pour Gustave Eiffel. Une série datée, précieuse pour reconstituer l’avancement des travaux, et un cadrage choisi pour impressionner.

Paris avait-il ces couleurs ?

Vous avez sûrement vu des vues de Paris vers 1900 en couleurs étonnamment fraîches, ciel turquoise et façades crème. Ce sont des photochromes, un procédé mis au point à Zurich dans les années 1880 par Hans Jakob Schmid : on part d’un négatif noir et blanc, et un artisan reporte les couleurs sur six à quinze pierres lithographiques, d’après les notes du photographe ou, à défaut, d’après son propre goût. Le résultat est séduisant et il n’est pas une photographie en couleurs : c’est une interprétation.

Notre image de couverture en est un bon exemple. Elle montre la Tour Eiffel et la fontaine monumentale de l’Exposition de 1889, d’une teinte orangée uniforme. Or la Tour de 1889 venait de passer du « rouge Venise » du montage à un « brun rouge » décliné en trois nuances, plus sombre au pied, plus clair au sommet. Le coloriste de Zurich ne pouvait pas le savoir, et il a choisi. Les premières vraies couleurs de Paris sont bien plus tardives : l’autochrome des frères Lumière, breveté en 1903 et commercialisé en 1907, puis la campagne d’Albert Kahn, dont les opérateurs photographient Paris entre 1912 et 1914 pour ses Archives de la Planète. Et même là, le temps de pose impose de poser.

Peut-on truquer une photo en 1871 ?

Oui, et avec talent. Au lendemain de la Commune, le photographe Eugène Appert publie une série intitulée « Les Crimes de la Commune » : l’exécution des otages de la Roquette, l’assassinat des généraux Lecomte et Clément-Thomas, le massacre des dominicains d’Arcueil. Les scènes sont fabriquées en atelier avec des figurants, sur lesquels il colle les têtes des véritables communards, qu’il a photographiés en prison à Versailles, le tout retouché au dessin et posé sur un décor réel. Vendues comme des documents, ces images sont interdites par le gouvernement dès décembre 1871, non parce qu’elles sont fausses, mais parce qu’elles troublent la paix publique.

Cour de prison aux hauts murs, six otages debout alignés contre le mur dont plusieurs religieux, face à un peloton de gardes nationaux vus de dos

« Exécution des otages, prison de la Roquette, le 24 mai 1871 », par Eugène Appert : un photomontage, figurants en atelier et têtes rapportées. Le trucage a l’âge de la photographie.

Le cas est extrême, mais il rappelle une évidence : la provenance d’une image compte autant que l’image. D’où vient le tirage, qui l’a commandé, dans quel album a-t-il circulé ? Sans ces réponses, une photo ancienne est une rumeur.

Comment nous servons-nous des photos pour reconstituer 1889 ?

Pour Le Symbole de Paris, qui fait revivre l’Exposition universelle de 1889 au pied de la Tour Eiffel, les photographies sont la source la plus abondante et la plus précise dont nous disposions. Elles fixent ce que les gravures idéalisent : la géométrie exacte des palais, la hauteur des pavillons, la place de chaque fontaine, la silhouette des visiteurs en chapeau, puisqu’en 1889 l’instantané existe enfin. La série de Durandelle nous donne, date par date, l’avancement du chantier, et c’est elle qui permet de montrer la Tour à mi-hauteur sans l’inventer.

Mais nous savons ce qu’elles ne disent pas. Elles ne disent pas la couleur : le « brun rouge » de la Tour vient des archives des campagnes de peinture, pas des clichés, et les teintes des palais viennent des peintures, des chromolithographies d’époque et des descriptions écrites. Elles ne disent pas le ciel, ni la lumière réelle, ni le bruit. Elles ne disent pas non plus ce qui se passait hors du cadre choisi par un photographe payé pour mettre l’Exposition en valeur. Chaque scène croise donc les photos avec les plans, les gravures et la presse, avant d’être relue par notre comité scientifique. C’est la même méthode que pour les cartes anciennes : aimer la source, et savoir exactement sur quoi elle se tait.

Cinq règles pour lire une photo ancienne de Paris

  1. Une rue vide avant 1880 ne dit rien de sa fréquentation : le temps de pose a effacé les passants.
  2. Un ciel blanc n’est pas un ciel dégagé : avant les plaques orthochromatiques, le ciel sature toujours.
  3. Les gris ne sont pas des clartés : un rouge paraît noir, un bleu paraît blanc.
  4. Toute couleur avant 1907 a été ajoutée après coup, et souvent par quelqu’un qui n’avait pas vu la scène.
  5. Cherchez le commanditaire : il a choisi le cadre, l’heure et ce qu’il fallait laisser hors champ.

Les questions qu’on nous pose

Pourquoi n’y a-t-il personne sur les photos anciennes de Paris ? Parce que les premières photographies demandaient plusieurs minutes de pose : tout ce qui bougeait disparaissait de l’image. Le boulevard du Temple de Daguerre, en 1838, ne conserve qu’un homme immobile qui se faisait cirer les chaussures. Les foules apparaissent sur les photos à partir des années 1880, avec l’instantané.

Les photos en couleurs de Paris en 1900 sont-elles vraies ? Dans la plupart des cas, non : ce sont des photochromes, des négatifs noir et blanc colorisés à la main par un artisan lithographe. Les premières photographies en couleurs véritables de Paris sont des autochromes, à partir de 1907, notamment celles des Archives de la Planète d’Albert Kahn entre 1912 et 1914.

De quand datent les premiers trucages photographiques ? Des débuts de la photographie. En 1871, Eugène Appert vend des photomontages des « Crimes de la Commune » composés en atelier avec des figurants et des têtes rapportées, interdits dès décembre de la même année. Avant d’y croire, demandez toujours d’où vient une image ancienne.

En bref

Les photographies anciennes de Paris sont des témoins exacts et incomplets : exacts sur la forme des choses, muets sur la foule, le ciel, la couleur et tout ce que le commanditaire a laissé hors champ. Daguerre vide le boulevard du Temple, Marville inventorie des rues condamnées, les photochromes colorient de mémoire, Appert fabrique l’histoire en atelier. On peut leur faire confiance pour la géométrie, jamais pour l’atmosphère. Une reconstitution honnête de 1889 commence là : par savoir ce que la photo ne pouvait pas voir.

Sources

Et si vous y étiez ? Voyagez dans le temps à Paris. Voir les expériences

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