À quoi ressemblait l'île de la Cité au début du XVe siècle ?
Placez-vous sur le parvis de Notre-Dame et fermez à moitié les yeux. Il faut effacer beaucoup : le parvis lui-même, bien plus étroit à l’époque, l’Hôtel-Dieu du XIXᵉ siècle, les squares, la préfecture. Vers 1400, l’île de la Cité est une ville dans la ville, saturée de maisons, d’églises et de boutiques, entre un palais que le roi a déserté et une cathédrale achevée. Et par chance, deux témoins directs nous l’ont décrite.
Au début du XVe siècle, l’île de la Cité concentre la justice du royaume (le Parlement siège au palais de la Cité, que les rois n’habitent plus), la cathédrale Notre-Dame avec son cloître de chanoines et l’Hôtel-Dieu, et un tissu serré de paroisses et de ruelles. Quatre ponts chargés de maisons la relient aux deux rives. On la connaît par deux sources exceptionnelles : le « Journal d’un bourgeois de Paris » (1405-1449), tenu par un chanoine de Notre-Dame, et la « Description de la ville de Paris » de Guillebert de Metz (1434). C’est là, le 16 décembre 1431, qu’un enfant anglais est sacré roi de France.
Un palais sans roi
À l’ouest de l’île, le palais de la Cité aligne ses tours le long de la Seine. Les rois de France n’y résident plus depuis les émeutes de 1358 : au début du XVe siècle, Charles VI vit à l’hôtel Saint-Pol, sur la rive droite, et le palais est devenu le siège de la justice et de l’administration, Parlement, chancellerie, Chambre des comptes, avec sa prison, la Conciergerie. Ce n’est pas un lieu mort, au contraire : Guillebert de Metz décrit des galeries pleines de marchands, jusqu’à ce potier d’étain qui gardait des rossignols chantant en hiver, et la fameuse grande table de marbre de la salle d’apparat, faite « de neuf pièces ». Au-dessus des toits pointe la flèche de la Sainte-Chapelle, écrin des reliques de la Passion depuis Saint Louis.

Le mois de juin des Très Riches Heures du duc de Berry (enluminure, vers 1412-1416, musée Condé, Chantilly) : derrière les faneurs, le palais de la Cité et la Sainte-Chapelle tels qu’on les voyait depuis la rive gauche. Le plus ancien portrait précis de l’île.
Le quartier de la cathédrale
À l’est, l’autre pouvoir. Notre-Dame est achevée depuis des décennies, et autour d’elle vit un monde clos : le cloître des chanoines, quartier privilégié au nord de la cathédrale, d’où écrit justement l’auteur du « Journal », que son éditeur Alexandre Tuetey a identifié comme un chanoine de Notre-Dame et non un bourgeois. Au sud du parvis, l’Hôtel-Dieu soigne les pauvres depuis des siècles. Entre les deux, des ruelles dont les noms sonnent encore dans les archives, la rue Neuve-Notre-Dame, la rue de Kalende, la Vieille Juiverie, et des églises paroissiales serrées les unes contre les autres, Saint-Christophe, Saint-Barthélemy, Saint-Michel, que Guillebert énumère une à une. Les fondations de ce quartier disparu se visitent aujourd’hui sous le parvis, dans la crypte archéologique.
Quatre ponts chargés de maisons
L’île ne se découvre pas : elle se traverse. Quatre ponts l’amarrent aux deux rives, et tous portent des maisons, au point qu’on les franchit, s’étonnera un voyageur italien du XVᵉ siècle, sans croire passer sur un fleuve. Guillebert de Metz compte sur le Grand-Pont, l’actuel pont au Change, soixante-huit « louages » d’un côté et soixante-douze de l’autre, des maisons mises en location : les changeurs y tiennent boutique face aux orfèvres. En l’an 1400, « quant la ville estoit en sa fleur », il passait là tant de monde, écrit-il, qu’on y croisait toujours un moine blanc ou un cheval blanc. Vers le nord-est, la passerelle des planches de Mibray est remplacée à partir de 1413 par le pont Notre-Dame, un ouvrage de bois chargé de « beaux manoirs » : soixante-quatre appartiennent à la ville, dix-huit à des particuliers, et cinq de plus étaient en chantier en 1422, note Guillebert. Vers la rive gauche, le Petit-Pont, le plus ancien passage de Paris, et le pont Saint-Michel, achevé à la fin du XIVᵉ siècle. Nous avons consacré un article entier à ces ponts habités et à leur disparition.
1431 : un roi anglais sacré à Notre-Dame
Le début du XVe siècle est un temps de malheurs : la folie de Charles VI, la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons, puis l’occupation anglo-bourguignonne de Paris à partir de 1418. C’est dans ce contexte que l’île vit la scène la plus stupéfiante de son histoire. Le 2 décembre 1431, le jeune Henri VI d’Angleterre entre dans Paris ; le 16 décembre, un dimanche, l’enfant, qui vient de fêter ses dix ans, va « à pié bien matin » du palais à Notre-Dame, où le cardinal de Winchester le sacre roi de France.
Le chanoine du « Journal » a tout vu, et son récit est féroce. Au banquet donné dans la grande salle du palais, sur la table de marbre, la foule entre dès le matin et déborde tout : plus de quarante chaperons volés dans la cohue, l’Université et le Parlement incapables d’atteindre les tables. Les viandes, préparées « dès le jeudi de devant », scandalisent les Parisiens, « car les Anglois estoient chefz de la besongne » ; même les malades de l’Hôtel-Dieu, qui recevaient d’ordinaire les reliefs des grands festins, jugent n’avoir jamais vu restes si maigres. Henri VI repart le lendemain de Noël sans grâces ni remises d’impôts, et janvier 1432 est si froid que la Seine gèle dix-sept jours durant, au point qu’on marche sur le fleuve. Le sacre de Reims, en 1429, avait eu Jeanne d’Arc ; celui de Paris n’aura convaincu personne, pas même son chroniqueur.
Ce qu’il en reste aujourd’hui
- La Sainte-Chapelle et la Conciergerie, seuls grands vestiges du palais médiéval, avec la salle des Gens d’armes.
- La crypte archéologique du parvis, qui conserve les fondations du quartier disparu, dont la rue Neuve-Notre-Dame.
- Les têtes des rois de Juda au musée de Cluny, arrachées à la façade de Notre-Dame à la Révolution, dont nous racontons les couleurs retrouvées.
- Les deux témoins eux-mêmes, à lire en ligne sur Gallica : le « Journal d’un bourgeois de Paris » et la « Description » de Guillebert de Metz.
Et le sous-sol n’a pas fini de parler. Depuis l’incendie de 2019, plus d’une vingtaine d’opérations archéologiques ont été menées dans la cathédrale et à ses abords. Les fouilles de la croisée du transept, en 2022, ont livré deux sarcophages de plomb et plus d’un millier de fragments du jubé du XIIIᵉ siècle, dont 650 portant encore leur polychromie : la clôture peinte derrière laquelle notre chanoine chantait l’office en 1431. Et depuis janvier 2026, le parvis lui-même est fouillé durant huit mois par les archéologues de la Ville de Paris, en préalable au réaménagement des abords : sous la dalle de béton sont déjà apparus des murs médiévaux, de la vaisselle et jusqu’aux latrines du quartier que décrit Guillebert. Le décor de ce récit remonte littéralement à la surface.
Et pour voir l’époque plutôt que la lire : dans Les Origines de Paris, notre promenade sur les berges reconstitue la place de Grève au Moyen Âge, face à l’île, à l’endroit exact où accostaient les marchandises qui nourrissaient la Cité. Jumelles de réalité virtuelle sur les yeux, le panorama d’aujourd’hui laisse place à celui que connaissait notre chanoine.
En bref
Vers 1400-1431, l’île de la Cité est un condensé du royaume : un palais devenu palais de justice, une cathédrale et son monde de chanoines, un hôpital, des paroisses entassées et quatre ponts couverts de maisons. Deux témoins directs, le chanoine anonyme du « Journal d’un bourgeois de Paris » et Guillebert de Metz, permettent de la décrire rue par rue, jusqu’au sacre anglais de 1431 qui en fut l’heure la plus étrange. Le décor a presque entièrement disparu ; les textes, eux, sont intacts.
Sources
- « Journal d’un bourgeois de Paris, 1405-1449 », édition d’Alexandre Tuetey, 1881, Gallica (BnF) ; le sacre de 1431 aux paragraphes 584 à 598.
- Guillebert de Metz, « Description de la ville de Paris au XVe siècle », rédigée vers 1434, édition Le Roux de Lincy, 1855, Gallica (BnF).
- « L’ordo du sacre d’Henri VI à Notre-Dame de Paris (16 décembre 1431) », étude académique, archive ouverte HAL.
- « Les Très Riches Heures du duc de Berry », musée Condé, château de Chantilly (le mois de juin représente le palais de la Cité, vers 1412-1416).
- « Archéologie de Notre-Dame de Paris : avancées des recherches », Inrap, et « Deux découvertes archéologiques majeures à Notre-Dame de Paris », ministère de la Culture.
- « Sous le parvis de Notre-Dame, huit mois de fouilles », Ville de Paris, 2026.