Décryptages

Notre-Dame était-elle en couleurs ?

Notre-Dame de Paris au Moyen Âge vue depuis une ruelle de l'île de la Cité, reconstitution 3D Timescope

Fermez les yeux et pensez à Notre-Dame au Moyen Âge. Vous voyez de la pierre grise, n’est-ce pas ? Des portails sombres, des statues couleur de roche, une silhouette austère au-dessus des toits. C’est l’image la plus répandue de la cathédrale médiévale, et c’est probablement la plus fausse. Le gris n’est pas la couleur du Moyen Âge ; c’est la couleur du temps qui a passé dessus.

Oui, Notre-Dame était en partie en couleurs. Au Moyen Âge, les sculptures de ses portails étaient peintes et rehaussées d’or, comme l’attestent les analyses menées sur les têtes originales de la galerie des rois, retrouvées en 1977 et conservées au musée de Cluny : carnations rosées, yeux soulignés d’un trait, barbes gris-bleu, touches d’orange, de rouge et de vert. Le même constat a été fait à Amiens, où la restauration au laser a révélé les pigments des portails. Reconstituer le passé, c’est composer avec cette vérité inconfortable : on sait que c’était coloré, on ne sait pas toujours exactement comment.

Le jour où les rois ont retrouvé leurs têtes

L’histoire commence par une décapitation collective. En 1793, la Révolution prend les vingt-huit rois de la galerie qui barre la façade de Notre-Dame pour des rois de France, et les fait abattre. Les statues actuelles sont des recréations du XIXᵉ siècle, sculptées sous la direction de Viollet-le-Duc. On croyait les originaux perdus à jamais.

La façade de Notre-Dame aujourd'hui, avec la rosace et la galerie des rois sous une lumière dorée

La façade aujourd’hui : les rois de la galerie sont des copies du XIXᵉ siècle. Les têtes originales, elles, ont gardé leurs couleurs.

Jusqu’en 1977. Cette année-là, des travaux dans la cour d’un hôtel particulier du 9ᵉ arrondissement mettent au jour vingt et une têtes des rois de Juda, enterrées là depuis la Révolution. Abîmées, mais reconnaissables, et surtout porteuses d’un secret : des traces de peinture. Les analyses scientifiques menées depuis racontent des visages aux carnations rosées, des yeux cernés d’un trait, des chevelures et des barbes gris-bleu, des rehauts d’orange, de rouge, de vert et de noir. Ces têtes, exposées au musée de Cluny, sont l’un des témoignages les plus directs de ce qu’était réellement la façade médiévale : un portail habité de figures peintes, pas un mur de pierre nue.

Amiens, la preuve par le laser

Ce que Paris suggère, Amiens le démontre. Lors de la grande restauration des portails de sa cathédrale, menée au laser dans les années 1990, les restaurateurs ont mis au jour des traces de polychromie sur l’ensemble des sculptures, étudiées par le Laboratoire de recherche des monuments historiques : dès le XIIIᵉ siècle, les portails étaient entièrement peints de couleurs vives. Depuis, le spectacle Chroma reprojette chaque année ces couleurs retrouvées sur la façade, et le public découvre, médusé, une cathédrale gothique en habits de fête.

Le phénomène dépasse d’ailleurs le Moyen Âge : les statues grecques et romaines, elles aussi, étaient peintes, et leur blancheur de marbre est un malentendu que les musées passent aujourd’hui beaucoup d’énergie à corriger. Des pans entiers de notre image du passé sont, littéralement, décolorés.

Ce qu’on sait, et ce qu’on ne sait pas

Voilà pour la partie confortable. La suite l’est moins : savoir que les portails étaient peints ne dit pas comment ils l’étaient à un moment donné. Les traces sont fragmentaires, les campagnes de peinture se sont succédé au fil des siècles, les pigments ont changé de teinte en vieillissant, et l’intérieur comme la façade ont connu plusieurs états. Toute image d’une « Notre-Dame en couleurs » est donc une hypothèse : la plus honnête possible quand elle s’appuie sur les analyses, les enluminures d’époque et les comptes de chantier ; une pure invention quand elle sort d’un pinceau trop confiant, ou d’un modèle génératif nourri de clichés.

Ce que cela change quand on reconstitue

Notre-Dame en chantier au Moyen Âge, échafaudages de bois sur les tours et rosace en cours de pose, reconstitution 3D Timescope

Notre chantier de Notre-Dame dans Les Origines de Paris : la pierre fraîchement taillée d’un édifice en construction, avant les couleurs de l’état achevé.

C’est exactement le genre d’arbitrage que nous rencontrons sur chaque scène. Dans Les Origines de Paris, notre reconstitution montre Notre-Dame en plein chantier, au cœur de deux siècles de travaux : de la pierre calcaire fraîchement taillée, claire et blonde, des échafaudages de bois, une rosace en cours de pose. Un état documenté, antérieur aux parures de l’édifice achevé. Pour chaque choix de ce type, la règle est la même que pour le masque de peste que nous avions écarté : les sources d’abord, l’hypothèse documentée ensuite, et le refus d’inventer quand les archives se taisent, le tout validé par les historiens qui travaillent avec nous. Une reconstitution honnête n’est pas celle qui montre tout ; c’est celle qui sait dire ce qu’elle choisit, et pourquoi. Notre making-of détaille cette méthode.

Où voir les couleurs du Moyen Âge aujourd’hui

  • Au musée de Cluny, devant les têtes des rois de Juda et leurs traces de polychromie, à vingt minutes à pied de la cathédrale.
  • À Amiens, lors des projections de Chroma, qui restituent sur la façade les couleurs documentées par la restauration.
  • À Notre-Dame même, dont la restauration a rendu aux chapelles peintes du XIXᵉ siècle leur éclat, un écho de ce goût médiéval de la couleur revisité par Viollet-le-Duc.
  • Dans les enluminures des manuscrits médiévaux, qui montrent des architectures peintes de rouge, de bleu et d’or, à feuilleter numérisées sur Gallica.

En bref

Notre-Dame médiévale n’était pas grise : ses portails sculptés étaient peints et dorés, comme le prouvent les têtes retrouvées en 1977 et les découvertes d’Amiens. Mais entre savoir que la couleur existait et savoir laquelle poser où, il y a tout l’écart entre la preuve et l’hypothèse, et c’est dans cet écart que se joue l’honnêteté d’une reconstitution. Le gris des cathédrales est une vraie page d’histoire ; il n’est simplement pas la première.

Sources

Et si vous y étiez ? Voyagez dans le temps à Paris. Voir les expériences

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