Histoire de Paris

Pourquoi y avait-il des maisons sur les ponts de Paris ?

Barques amarrées sur la Seine, vues sous une arche du Pont-Neuf, reconstitution 3D Timescope du Paris d'autrefois

Sur le pont Notre-Dame du XVIᵉ siècle, un boutiquier pouvait passer sa vie entière sans jamais voir la Seine depuis chez lui : les façades bouchaient entièrement la vue sur le fleuve. Pendant des siècles, les ponts de Paris n’ont pas été des points de vue. C’étaient des rues.

Du XIIᵉ siècle à la fin du XVIIIᵉ, presque tous les ponts de Paris portaient des maisons, des boutiques et des moulins. On construisait sur les ponts parce que les loyers finançaient la construction et l’entretien de l’ouvrage, et parce qu’un pont, passage obligé entre les deux rives, était le meilleur emplacement commercial de la ville. Jugées dangereuses et insalubres, ces maisons ont été démolies à partir de 1786.

Des ponts en bois depuis Lutèce

Dès l’époque gallo-romaine, deux ponts de bois relient l’île de la Cité aux deux rives, dans le prolongement de la grande voie qui traverse Lutèce : le Grand Pont sur le bras principal de la Seine, le Petit Pont sur le petit bras. Pendant des siècles, ce sont les seuls accès à l’île. Construits sur pilotis, ils brûlent, cèdent sous les crues, sont coupés pendant le siège viking de 885, et on les rebâtit à chaque fois, au même endroit ou presque.

Pourquoi construire des maisons sur un pont ?

D’abord pour payer le pont. Un ouvrage jeté sur la Seine coûte très cher à bâtir et davantage encore à entretenir ; en bordant le tablier de maisons, la Ville ou le roi se dote d’une rente : les loyers financent les réparations. Construire des maisons sur les ponts, c’était une manière de les financer.

Ensuite parce que l’emplacement est imbattable. Tout Paris passe par ces quelques mètres de large. En 1141, Louis VII ordonne aux changeurs de monnaie de s’installer sur le Grand Pont, qui y gagne son nom actuel de pont au Change. Chaque pont a sa spécialité, comme une rue commerçante : les apothicaires au Petit Pont, les libraires puis les marchands de tableaux au pont Notre-Dame. Et sous les arches, on met le fleuve au travail : le voisin pont aux Meuniers porte jusqu’à treize moulins qui moulent le grain de la ville.

À quoi ressemblait une rue au-dessus de la Seine ?

Le pont au Change bordé de maisons à pans de bois sur pilotis, reconstitution 3D Timescope du Paris d'autrefois

Le pont au Change et ses maisons, avant sa reconstruction en pierre. Reconstitution Timescope, établie d’après les archives et validée par notre comité scientifique.

À une rue étroite et sombre, suspendue au-dessus du courant. Les maisons à pans de bois s’alignent de part et d’autre du tablier, en surplomb au-dessus de l’eau, si serrées qu’on traverse le fleuve sans le voir. Au rez-de-chaussée les boutiques, aux étages les logements, et sous le plancher, le grondement permanent de la Seine entre les piles.

Le pont Notre-Dame, reconstruit en pierre au tout début du XVIᵉ siècle sous la direction de l’architecte italien Fra Giocondo, pousse le modèle jusqu’au raffinement : 68 maisons identiques de brique et de pierre, numérotées en chiffres d’or. C’est la première numérotation de maisons de l’histoire de Paris.

Des catastrophes en série

Vivre au-dessus du fleuve avait un prix. Le 25 octobre 1499, le pont Notre-Dame, mal entretenu, s’effondre dans la Seine avec toutes ses maisons. Le 22 décembre 1596, une crue emporte le pont aux Meuniers et ses habitants, on parle d’environ 150 victimes. Dans la nuit du 23 au 24 octobre 1621, un incendie parti du pont Marchand voisin ravage le pont au Change, qui sera rebâti en pierre à partir de 1639, aux frais des changeurs. Le 1ᵉʳ mars 1658, une crue exceptionnelle arrache deux arches du pont Marie et emporte une vingtaine de maisons avec des dizaines de leurs habitants. Le 27 avril 1718 enfin, un incendie parti d’un simple cierge dévore en quelques heures les maisons du Petit Pont ; on le rebâtira sans elles.

Le Pont-Neuf, premier pont sans maisons

Quand Henri III pose sa première pierre en 1578, le projet prévoit encore des maisons, comme sur tous les ponts de Paris. C’est Henri IV qui, en relançant le chantier interrompu par les guerres de Religion, tranche en 1601 contre l’avis de la Ville : pas de maisons sur ce pont, pour préserver la perspective depuis la grande galerie du Louvre. L’ouvrage, inauguré en 1607, est aussi doté de trottoirs qui protègent les piétons de la boue et des voitures.

Le succès est immédiat : les Parisiens redécouvrent leur fleuve, et le pont devient le théâtre permanent de la ville, avec ses bateleurs et ses badauds. L’ironie de l’histoire : ce « pont Neuf » est aujourd’hui le plus vieux pont de Paris.

Pourquoi les maisons ont-elles disparu ?

Parce qu’on avait fini par mesurer le danger. Le 7 septembre 1786, une déclaration royale de Louis XVI ordonne la démolition de toutes les maisons construites sur les ponts de Paris, au nom de la sécurité des habitants, de la salubrité et de l’embellissement de la ville. Les chantiers s’enchaînent de 1786 à 1788 sur le pont Notre-Dame, le pont au Change et le pont Marie. Les dernières maisons, celles du pont Saint-Michel, ne tombent qu’en 1808.

Le peintre Hubert Robert a suivi ces démolitions de chantier en chantier ; ses tableaux, conservés au musée Carnavalet, sont l’un des rares témoignages en couleur de ce Paris qui disparaissait.

Où retrouver les ponts habités aujourd’hui ?

  • Dans les noms. Le pont au Change, reconstruit sous Napoléon III entre 1858 et 1860, garde dans son nom la mémoire des changeurs de 1141.
  • Au musée Carnavalet, devant les tableaux d’Hubert Robert et les vues anciennes des ponts lotis.
  • Sur le Pont-Neuf, doyen des 37 ponts et passerelles qui franchissent aujourd’hui la Seine dans Paris.
  • Sur les berges, aux Jumelles. Avec Les Origines de Paris, vous longez la Seine entre le pont Louis-Philippe et l’île Saint-Louis et, à travers nos Jumelles de réalité virtuelle, vous voyez le pont au Change d’autrefois se dresser à nouveau sur le fleuve, maisons comprises. Chaque reconstitution est établie d’après les archives et validée par notre comité scientifique.

Un groupe de visiteurs des Origines de Paris marche le long de la Seine avec un guide, jumelles de réalité virtuelle en main

La promenade immersive des Origines de Paris, sur les berges rive droite de la Seine.

En bref

Pendant six siècles, les ponts de Paris ont été des rues habitées : on y logeait et on y tenait boutique, parce que les loyers payaient l’ouvrage et que tout Paris y passait. Effondrements et incendies en ont eu raison dans les mémoires, la déclaration royale de 1786 dans les faits. Il n’en reste aujourd’hui que des noms et quelques tableaux. Et une Seine enfin visible depuis tous les ponts.

Sources

Et si vous y étiez ? Voyagez dans le temps à Paris. Voir les expériences

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