Peut-on faire confiance aux cartes anciennes de Paris ?
Vous les avez forcément croisées : ces vues de Paris « à vol d’oiseau » où chaque maison est dessinée une à une, partagées en boucle sur les réseaux et encadrées dans tous les couloirs. Le plan de Turgot, sans cesse réédité depuis 1739, est de ces images qu’on ne questionne plus. Et c’est justement parce qu’elle est magnifique qu’il faut poser la question qui fâche : est-elle exacte ?
Oui et non, et tout notre métier tient dans cette nuance. Le plan de Turgot (1734-1739) est d’une précision remarquable pour le tracé des rues et les monuments, mais il embellit délibérément : les rues y sont élargies pour laisser voir les façades, la ville y est figée, sans chantiers ni animation, et l’ensemble relève de l’opération de prestige. Une carte ancienne est un témoignage, pas une photographie : elle dit ce que son commanditaire voulait montrer. C’est pour cela qu’une reconstitution sérieuse croise toujours les plans avec d’autres sources.
Un chef-d’œuvre de précision… commandé comme une publicité
Commençons par rendre justice à l’objet. En 1734, Michel-Étienne Turgot, prévôt des marchands de Paris, commande un grand plan de la capitale à Louis Bretez, académicien et professeur de perspective. Bretez passe deux ans à arpenter la ville, muni d’un laissez-passer qui l’autorise à entrer dans les hôtels, les maisons et les jardins pour dessiner ce que la rue ne montre pas. Gravé ensuite par Claude Lucas et achevé en 1739, le résultat est un monument de papier : vingt planches qui, assemblées, forment une vue de 2,49 mètres sur 3,18, où chaque maison de Paris est représentée.
Mais il faut lire la commande avec le plan. Comme le montre l’étude de Stéphane Blond pour L’Histoire par l’image, l’objectif est de faire rayonner la capitale et sa municipalité : un plan de prestige, qui met en scène les embellissements municipaux du moment, des nouveaux quais à l’éclairage des rues. Une publicité, au sens propre.
Ce que le plan arrange
C’est là que le décryptage commence. Pour que chaque façade reste visible, Bretez recourt à la perspective dite cavalière, sans point de distance : les immeubles du fond gardent la même taille que ceux du premier plan. Et surtout, les rues sont élargies par rapport à la réalité, sans quoi les maisons se masqueraient les unes les autres. Les auteurs du plan l’assument d’ailleurs eux-mêmes : sans ces « licences », expliquent-ils à l’époque, on aurait perdu une partie des objets les plus intéressants.
Le Paris de Turgot est aussi un Paris figé : pas de chantiers, alors que la ville en est couverte, pas de foule, pas de boue. Une ville idéale, arrêtée dans une lumière de démonstration. Quiconque a lu les descriptions du Paris réel du XVIIIᵉ siècle, ses rues étroites et encombrées, mesure l’écart entre la gravure et le vécu.

La rue Neuve-Notre-Dame sur le plan de Turgot : la même rue dont les fouilles du parvis exhument aujourd’hui les fondations.
Le doyen des plans de Paris, et ses limites
Remontons deux siècles. L’un des plus anciens plans de Paris conservés, dit plan de Bâle, est une gravure sur bois des environs de 1550, dressée sous Henri II par Olivier Truschet et Germain Hoyau. On n’en connaît qu’un exemplaire, retrouvé en 1874 dans les collections de l’université de Bâle, d’où son nom. Huit feuillets qui, assemblés, composent un Paris d’un mètre trente de large, précieux entre tous : les portes, les moulins, le nouvel hôtel de ville, le parcellaire serré des maisons à pignon sur rue.
Ses limites sont d’une autre nature que celles de Turgot : à cette date, aucun relevé exact de la ville n’existe, et une vue gravée sur bois ne peut pas dessiner chaque maison d’après nature. On y reconnaît Paris, on ne l’y mesure pas. Sur la vignette ci-dessous, la place de Grève et le pont Notre-Dame chargé de maisons, celui-là même dont nous racontons l’histoire dans notre article sur les ponts habités.

Sur le plan de Bâle, vers 1550 : la place de Grève, et les ponts qui portent encore leurs maisons.
Quant au Paris d’avant 1550, il n’a tout simplement pas de plan : pour l’île de la Cité de 1431, aucune carte contemporaine n’existe. On travaille alors avec des textes, des enluminures, des comptes, et le sol lui-même.
Comment on s’en sert (et comment on ne s’en sert pas)
Alors, que fait-on de ces plans quand on reconstitue le Paris d’autrefois ? On les traite comme des témoins : précieux, mais avec un point de vue.
- Ce qu’on leur prend : le tracé des rues et des parcelles, l’emplacement des monuments, des portes, des moulins et des enseignes, la silhouette générale des quartiers. Sur tout cela, Turgot comme Truschet et Hoyau sont des mines.
- Ce qu’on vérifie ailleurs : les largeurs de rues, les hauteurs, l’état réel des bâtiments. On croise avec les archives, les registres, les vues peintes et gravées, et avec l’archéologie, qui tranche : quand les fouilles du parvis de Notre-Dame sortent de terre les murs d’un quartier, ce sont les murs qui ont raison, pas la gravure.
- Ce qu’on ne copie jamais : l’ambiance. La ville figée et propre des plans d’apparat est exactement ce qu’une reconstitution honnête doit désapprendre : le Paris réel avait des chantiers, des encombrements et du bruit.
C’est la méthode que nous appliquons scène par scène dans Les Origines de Paris, sous le contrôle de notre comité scientifique : la place de Grève que vous y voyez reprendre vie à travers nos Jumelles de réalité virtuelle doit son tracé aux plans anciens, et son animation à tout ce que les plans ne montrent pas. Notre making-of détaille ces arbitrages, et notre décryptage sur l’IA explique pourquoi une image séduisante n’est pas une image exacte, le problème ne date pas des modèles génératifs.
Les questions qu’on nous pose
Le plan de Turgot est-il fiable ? Pour situer une rue, un monument ou une parcelle en 1739, oui, remarquablement. Pour se figurer l’ambiance, les largeurs réelles ou l’état des bâtiments, non : il idéalise, et c’était son cahier des charges.
Quel est le plus ancien plan de Paris ? Parmi les plus anciens conservés : le plan dit de Bâle, gravé vers 1550 par Truschet et Hoyau sous Henri II, connu par un exemplaire unique retrouvé à Bâle en 1874. Les tout premiers plans de la ville datent de ce milieu du XVIᵉ siècle : le Paris médiéval, lui, se reconstitue sans carte.
Où consulter ces plans ? Les deux sont en ligne : le plan de Turgot numérisé sur Gallica, le plan de Bâle réédité par l’Institut Paris Région. Gratuits, zoomables, et l’on y perd des heures.
En bref
Les cartes anciennes de Paris sont des témoins admirables et intéressés : Turgot élargit ses rues et fige sa ville, le plan de Bâle grossit ses monuments, et chacun montre le Paris que son époque voulait donner à voir. On peut leur faire confiance pour la géographie, jamais pour l’ambiance. Une reconstitution honnête commence là : aimer ces images, et savoir exactement sur quoi elles mentent.
Sources
- « Plan de Paris, dit plan de Turgot », Passerelles, Bibliothèque nationale de France.
- Stéphane Blond, « Le Plan de Turgot », L’Histoire par l’image, 2016.
- « Plan de Paris en 20 planches, dessiné et gravé sous les ordres de Michel-Étienne Turgot », fac-similé numérisé, Gallica / BnF.
- « La Ville, Cité et Université de Paris, dit “plan de Bâle” », Institut Paris Région.
- Images : plan de Turgot, planches numérisées par le Norman B. Leventhal Map Center (domaine public) ; plan de Bâle, exemplaire colorié (domaine public, via Wikimedia Commons).