Pourquoi dit-on « faire grève » ? L'histoire de la place de Grève
À chaque mouvement social, la même question refait surface : pourquoi dit-on « faire grève » ? La réponse n’est ni dans le droit ni dans le vocabulaire ouvrier. Elle est sur une place de Paris, devant l’Hôtel de Ville, et elle commence par une plage.
« Faire grève » vient de la place de Grève, l’actuelle place de l’Hôtel-de-Ville, à Paris. Une « grève » désigne une berge de sable et de graviers, et cette berge en pente douce servait de port principal à la ville. Les ouvriers sans travail s’y rassemblaient pour attendre l’embauche : « être en grève » voulait d’abord dire chercher du travail. Le sens s’est inversé au XIXᵉ siècle, quand cesser le travail pour se faire entendre est devenu la nouvelle façon de se retrouver sur la place.
Une plage au cœur de Paris
Le mot d’abord. En français, une « grève » est un rivage de sable et de gravier, et le mot s’emploie toujours pour les bords de mer ou de Loire ; l’Académie française et le CNRTL le font remonter à une racine ancienne désignant le sable grossier. Or au Moyen Âge, la rive droite de la Seine possède, face à l’île de la Cité, exactement cela : une berge en pente douce où les bateaux peuvent s’échouer pour décharger. C’est le port de Grève, le grand port de Paris. Le vin, le blé, le bois, le foin y arrivent par le fleuve avant de repartir vers les Halles, et la place qui s’ouvre derrière la berge devient le premier centre névralgique de la ville.

« Veue de l’Hostel de Ville de Paris et de la place de Grève » : la place, son Hôtel de Ville Renaissance, et la berge qui lui a donné son nom.
La place de l’embauche
Qui dit port dit bras. Décharger les bateaux et rouler les tonneaux jusqu’aux entrepôts : le port de Grève a besoin chaque matin d’une main-d’œuvre nombreuse et changeante. Alors une habitude s’installe, qui durera des siècles : les ouvriers sans emploi viennent attendre sur la place, et les employeurs viennent y choisir leurs journaliers. « Être en grève », dans le Paris d’autrefois, c’est cela : être sur la place, disponible, en attente d’embauche. L’expression désigne le chômage, pas la protestation, et c’est notre article sur Paris au Moyen Âge qui plante le décor de cette ville tournée vers son fleuve.
La place de tout Paris
La place de Grève n’est pas qu’une bourse du travail à ciel ouvert. En 1357, le prévôt des marchands Étienne Marcel y installe la municipalité dans la maison aux Piliers ; sous François Iᵉʳ, on y élève à sa place un Hôtel de Ville inspiré des palais florentins, et la place devient le cœur civique de la capitale : fêtes royales et feux de la Saint-Jean. Elle en est aussi la scène la plus sombre, celle des exécutions publiques, où périt notamment Ravaillac, l’assassin d’Henri IV, en 1610.

La place de Grève vue par Theodor Hoffbauer au XIXᵉ siècle : le cœur civique de Paris fut aussi la scène de ses exécutions.
En 1803, la place est rebaptisée place de l’Hôtel-de-Ville. Le nom de Grève disparaît du plan de Paris ; il allait survivre partout ailleurs.
Le jour où le sens s’est inversé
Au XIXᵉ siècle, tout bascule. Dans le Paris ouvrier des faubourgs et des ateliers, cesser le travail ensemble devient l’arme de ceux qui n’ont que leurs bras, et le vocabulaire suit le chemin inverse de l’embauche : « se mettre en grève », ce n’est plus attendre du travail sur la place, c’est le quitter pour faire pression. Le geste est longtemps un délit, réprimé par le Code pénal comme « coalition » ; il faut attendre la loi Ollivier du 25 mai 1864 pour que cesser collectivement le travail ne soit plus un crime, et le préambule de la Constitution de 1946 pour que le droit de grève entre dans les principes constitutionnels. Une berge de sable médiévale était devenue, mot pour mot, un droit fondamental.
Que reste-t-il de la place de Grève ?
Presque rien, et c’est ce qui rend l’histoire vertigineuse. La berge a disparu sous les quais au fil des siècles, la place a été agrandie et repavée, et l’actuelle place de l’Hôtel-de-Ville, rebaptisée aussi Esplanade de la Libération, ne laisse plus rien deviner du port de sable. Le dernier vestige de la grève de Paris est immatériel : c’est le mot lui-même, prononcé des millions de fois à chaque mouvement social.
Il existe pourtant un endroit où la place de Grève se laisse revoir : à quelques centaines de mètres de là, sur les berges, Les Origines de Paris reconstituent la place de Grève d’autrefois, ses bateaux échoués sur le sable et ses porteurs, d’après les archives et sous le contrôle de notre comité scientifique. Vous y verrez, littéralement, ce que « être en grève » voulait dire.
En bref
« Faire grève » vient de la place de Grève, la berge de sable qui servait de port principal à Paris, aujourd’hui place de l’Hôtel-de-Ville. On y attendait l’embauche : être en grève, c’était chercher du travail. Le XIXᵉ siècle a inversé le sens, la loi de 1864 a dépénalisé le geste, la Constitution de 1946 en a fait un droit. Le mot, lui, n’a jamais quitté la place.
Sources
- « Grève », Dictionnaire de l’Académie française, 9ᵉ édition.
- Étymologie de « grève », CNRTL, CNRS.
- « 25 mai 1864 : le droit de grève », Le Livre scolaire, sur la loi Ollivier.
- « Qu’est-ce que le droit de grève ? », Vie publique, République française.
- L’Histoire derrière Les Origines de Paris, notre dossier historique sur la place de Grève, sourcé et validé par notre comité scientifique.