Histoire de Paris

À quoi ressemblait Paris à la Belle Époque ? De la Tour Eiffel au métro, 1889-1914

La porte monumentale de l'Exposition universelle de 1900, place de la Concorde, photochrome en couleurs avec la foule en chapeaux et les drapeaux

Demandez à un Parisien ce qu’est la Belle Époque, il vous décrira une affiche : des boulevards à l’éclairage électrique, des cafés-concerts, des robes à tournure, un métro tout neuf et la Tour Eiffel au fond. L’image est juste, mais elle a été fabriquée après coup, par des gens qui avaient connu la guerre et regrettaient le monde d’avant. Voici ce que montrent les sources sur le Paris de 1889 à 1914, et pourquoi c’est au pied de la Tour Eiffel que l’époque a commencé.

La Belle Époque désigne les vingt-cinq années entre l’Exposition universelle de 1889 et l’été 1914, mais le mot n’existait pas à l’époque : l’historien Dominique Kalifa en date le premier usage certain de 1940, dans une émission de radio. Paris passe de 2,4 à 2,9 millions d’habitants, s’éclaire à l’électricité, découvre le cinéma le 28 décembre 1895 et le métro le 19 juillet 1900, reçoit près de cinquante millions de visiteurs à l’Exposition de 1900 et faillit démolir la Tour Eiffel en 1909. C’est cette ville, celle des ateliers de Gustave Eiffel, de l’Exposition de 1889 et de la Tour illuminée, que fait revivre Le Symbole de Paris sur le Champ-de-Mars.

Quand commence la Belle Époque, et qui l’a baptisée ?

Personne ne l’a vécue sous ce nom. Les historiens font commencer la période à la fin du XIXe siècle, en 1896 pour Dominique Lejeune, l’année où l’économie repart, en 1900 pour Michel Winock, et tout le monde la fait finir à l’été 1914. L’expression, elle, est née de la nostalgie. On a longtemps cru qu’elle datait des années 1920 ; Dominique Kalifa a montré en 2016 qu’on n’en trouve aucune trace à l’époque, et que le premier usage sans ambiguïté est celui d’une émission de Radio-Paris en 1940, « Ah ! la Belle Époque », reprise ensuite dans les music-halls, dont le Moulin Rouge en 1943, puis par le film Paris 1900 de Nicole Vedrès en 1946. Autrement dit, la Belle Époque a été inventée pendant l’Occupation, par un pays qui avait besoin de se souvenir d’un Paris heureux.

Pour cet article, nous prenons les bornes les plus larges et les plus parisiennes : de la Tour Eiffel, achevée en mars 1889, à la mobilisation d’août 1914. Entre les deux, la ville passe de 2 447 957 habitants au recensement de 1891 à 2 888 110 en 1911, et change de visage.

1889 : l’année où tout commence au Champ-de-Mars

La Tour Eiffel et le Champ-de-Mars vus vers le Trocadéro pendant l'Exposition de 1900, photochrome en couleurs

La Tour Eiffel vue vers le Trocadéro pendant l’Exposition de 1900, onze ans après sa construction. Photochrome, Detroit Publishing Company, Library of Congress, domaine public.

L’Exposition universelle de 1889 reçoit trente-deux millions d’entrées, et deux millions de visiteurs montent dans la Tour, qui est encore éclairée au gaz : dix mille becs, et un phare au sommet. Pourquoi et comment elle a été construite, nous l’avons raconté ailleurs ; ce qui compte ici, c’est que Paris découvre cette année-là le plaisir de la foule moderne, des galeries de fer et de verre, de la fête de nuit. Le 6 octobre 1889, au pied de la butte Montmartre, Joseph Oller et Charles Zidler ouvrent le Moulin Rouge sur l’emplacement de l’ancien bal de la Reine Blanche ; La Goulue y danse le quadrille, que l’on appellera french cancan, et Toulouse-Lautrec lui consacre sa première affiche en 1891.

Le Champ-de-Mars pendant l'Exposition universelle de 1889, avec ses palais et sa foule en chapeaux, reconstitution Timescope pour Le Symbole de Paris

L’Exposition universelle de 1889 reconstituée pour Le Symbole de Paris : les palais du Champ-de-Mars et la foule, vus de l’endroit où l’on se tient aujourd’hui.

La ville s’électrise : lumière, cinéma, métro

Affiche de Toulouse-Lautrec pour le Moulin Rouge, 1891 : La Goulue dansant au milieu d'une foule en silhouettes noires

« Moulin Rouge : La Goulue », affiche d’Henri de Toulouse-Lautrec, 1891. Metropolitan Museum of Art, CC0.

Trois inventions font la Belle Époque parisienne, et toutes trois ont une adresse. La lumière électrique, d’abord, qui remplace le gaz sur les boulevards et, en 1900, sur la Tour elle-même. Le cinéma, ensuite : le samedi 28 décembre 1895, au Salon indien du Grand Café, 14 boulevard des Capucines, trente-trois spectateurs paient un franc pour voir dix films des frères Lumière, dont L’Arroseur arrosé ; l’adresse est aujourd’hui celle de l’hôtel Scribe. Le métro, enfin : la ligne 1, construite en vingt mois sous la direction de Fulgence Bienvenüe pour desservir l’Exposition, ouvre le 19 juillet 1900 entre la porte Maillot et la porte de Vincennes, avec les entrées en fonte d’Hector Guimard. En décembre, elle a déjà transporté quatre millions de voyageurs.

Le progrès a son revers immédiat. Le 4 mai 1897, rue Jean-Goujon, la lampe à éther d’un projecteur de cinématographe met le feu au Bazar de la Charité : cent vingt-cinq morts, pour la plupart des femmes de l’aristocratie, dont la duchesse d’Alençon, sœur de l’impératrice Sissi. Les projections sont un temps interdites, les règles de sécurité des salles de spectacle durcies ; la chapelle Notre-Dame-de-Consolation marque l’emplacement.

1900 : l’Exposition de tous les records

Le Palais de l'Électricité et le Château d'eau illuminés la nuit à l'Exposition de 1900, gravure du Petit Parisien

« Les fêtes de nuit à l’Exposition : le Palais de l’Électricité et le Château d’eau », gravure de Fortuné Méaulle pour le supplément illustré du Petit Parisien, 6 mai 1900. Domaine public.

Du 14 avril au 12 novembre 1900, pendant 212 jours, l’Exposition universelle reçoit entre quarante-huit et cinquante et un millions de visiteurs selon les comptages, plus que n’importe quelle exposition avant elle. Elle laisse à Paris le Grand Palais, le Petit Palais, le pont Alexandre-III et la gare d’Orsay. Sur le Champ-de-Mars, face à la Tour, le Palais de l’Électricité d’Eugène Hénard s’illumine chaque soir ; avenue de Suffren tourne une Grande Roue de soixante-dix mètres, démolie en 1920-1922 ; et un trottoir roulant de trois kilomètres, sur un viaduc à sept mètres du sol, promène les visiteurs à deux vitesses, 4,2 et 8,5 kilomètres à l’heure. Les concours sportifs organisés pendant l’Exposition seront reconnus après coup comme les deuxièmes Jeux olympiques de l’ère moderne.

Des visiteurs de l'Exposition de 1900 sur le trottoir roulant, à côté du pavillon du Creusot, photographie anonyme

Le trottoir roulant de l’Exposition de 1900, près du pavillon du Creusot. Photographie anonyme, musée Carnavalet, CC0.

Montmartre et les boulevards : la Belle Époque qui a fait le mythe

Le boulevard Montmartre la nuit sous la pluie, avec les lumières des cafés reflétées sur la chaussée, tableau de Camille Pissarro, 1897

« Le Boulevard Montmartre, effet de nuit », Camille Pissarro, 1897. National Gallery, Londres, domaine public. Le seul nocturne de la série, peint depuis une fenêtre du Grand Hôtel de Russie.

Ce qui reste dans l’imaginaire, ce sont les boulevards le soir. En 1897, Camille Pissarro loue une chambre au Grand Hôtel de Russie et peint, de sa fenêtre, le boulevard Montmartre à toutes les heures ; une seule toile de la série est nocturne, et c’est celle que tout le monde connaît : les lumières des cafés dans la pluie. Plus haut, Montmartre reste un village d’ateliers et de cabarets. Et dans la rue, l’Art nouveau donne à la ville les formes qu’on lui associe encore : les édicules du métro de Guimard, en fonte verte et verre, dont ceux de la porte Dauphine et des Abbesses subsistent avec leur marquise.

L'édicule Art nouveau d'Hector Guimard à l'entrée de la station de métro Abbesses, avec sa marquise de verre et ses lettres rouges

L’édicule Guimard de la station Abbesses, l’un des deux encore couverts d’une marquise. Photo Alexander Baranov, CC BY 2.0.

La Tour qui faillit disparaître

On l’oublie : la Tour Eiffel n’était pas faite pour durer. La convention du 8 janvier 1887 laissait à Gustave Eiffel l’exploitation pendant vingt ans, jusqu’au 31 décembre 1909, après quoi la Ville de Paris pouvait la démonter. Et la mode passe vite : en 1899, la Tour ne vend plus que 149 580 billets, contre deux millions dix ans plus tôt ; l’Exposition de 1900 en ramène un million, soit la moitié de 1889, et la baisse reprend dès 1901.

Ce qui la sauve, c’est la science. Dès 1898, Eugène Ducretet établit une liaison hertzienne entre le sommet et le Panthéon, à quatre kilomètres. En 1903, Eiffel finance sur ses deniers les essais de télégraphie sans fil du capitaine Gustave Ferrié, que l’armée refusait de payer, et installe une antenne au sommet. L’expérience réussit, l’armée s’y intéresse, et le 1er janvier 1910 la concession est prolongée de soixante-dix ans. Entre-temps, le 19 octobre 1901, Alberto Santos-Dumont a fait le tour de la Tour en dirigeable depuis Saint-Cloud, en 30 minutes et 42 secondes, pour gagner les 100 000 francs du prix Deutsch de la Meurthe. La Tour est devenue le symbole de Paris en cessant d’être une attraction.

L’envers du décor

La Belle Époque est belle pour ceux qui ont le temps d’en profiter. Les historiens rappellent que les familles ouvrières consacrent alors plus de 60 % de leur budget à la nourriture, que beaucoup de logements parisiens n’ont ni eau courante ni tout-à-l’égout, et que la mobilité sociale reste faible. L’affaire Dreyfus, de 1894 à 1906, coupe le pays en deux. Et l’époque se termine en quelques jours, en août 1914, quand les affiches de mobilisation remplacent celles des cabarets. C’est précisément ce contraste qui a fabriqué le mythe : vu de 1940, le Paris de 1900 paraissait un paradis.

Revivre la Belle Époque au pied de la Tour

La Tour Eiffel illuminée la nuit en 1889, avec la Seine et les pavillons de l'Exposition, reconstitution Timescope pour Le Symbole de Paris

La Tour illuminée en 1889, « un véritable embrasement », reconstituée pour Le Symbole de Paris.

Le Champ-de-Mars est l’endroit où la Belle Époque a commencé, et c’est là que Le Symbole de Paris la fait revivre. Pendant une heure, avec un guide, vous marchez sur le Champ-de-Mars d’aujourd’hui et, à chaque halte, les Jumelles de réalité virtuelle font apparaître ce que les Parisiens de 1889 avaient sous les yeux : les ateliers de Gustave Eiffel à Levallois, où les pièces de la Tour sont forgées, le chantier qui monte étage par étage, l’Exposition universelle et sa galerie des Machines, la foule en chapeaux sur les pelouses, puis la Tour illuminée, ce « véritable embrasement » dont parlaient les journaux. La promenade continue dans les Années folles et l’Occupation, jusqu’à nos jours. Quinze scènes, dès 8 ans, en français, anglais et espagnol, du mercredi au dimanche de 10 heures à 18 h 30. En sortant, la vraie Tour est là, éclairée depuis 1900 à l’électricité : vous saurez pourquoi elle est encore debout.

Cinq repères à retenir

  1. Le mot est né en 1940, pas en 1900 : la Belle Époque est un souvenir fabriqué pendant l’Occupation, d’après Dominique Kalifa.
  2. 1889 ouvre la période : la Tour, trente-deux millions d’entrées à l’Exposition, le Moulin Rouge le 6 octobre.
  3. Trois inventions, trois adresses : le cinéma au 14, boulevard des Capucines le 28 décembre 1895 ; le métro entre la porte Maillot et la porte de Vincennes le 19 juillet 1900 ; l’électricité sur la Tour en 1900.
  4. 1900, l’Exposition de tous les records : près de cinquante millions de visiteurs, le Grand Palais, le pont Alexandre-III, le trottoir roulant.
  5. La Tour a failli être démontée en 1909 ; la télégraphie sans fil de Ferrié l’a sauvée.

Les questions qu’on nous pose

Quelles sont les dates de la Belle Époque ? Les historiens la font aller de la fin du XIXe siècle, 1896 ou 1900 selon les auteurs, à août 1914. À Paris, il est commode de la faire commencer en 1889, avec la Tour Eiffel et l’Exposition universelle.

Pourquoi l’appelle-t-on la Belle Époque ? Par nostalgie. L’expression apparaît après coup ; son premier usage certain est une émission de Radio-Paris de 1940, et elle s’impose avec le film Paris 1900 en 1946, pour désigner le monde d’avant les deux guerres.

Que peut-on encore voir de la Belle Époque à Paris ? La Tour Eiffel, le Grand Palais, le Petit Palais, le pont Alexandre-III, la gare d’Orsay devenue musée, les entrées de métro de Guimard, le Moulin Rouge reconstruit après l’incendie de 1915, et, en réalité virtuelle, le Champ-de-Mars de 1889 avec Le Symbole de Paris.

En bref

De 1889 à 1914, Paris gagne un demi-million d’habitants, la lumière électrique, le cinéma, le métro, deux Expositions universelles et une tour qu’elle a failli démonter. La Belle Époque n’a pas été vécue sous ce nom : c’est le regard de 1940 sur 1900. Elle a commencé au Champ-de-Mars, avec la Tour et l’Exposition de 1889, et c’est là, dans les Jumelles du Symbole de Paris, qu’on la retrouve le mieux : les ateliers d’Eiffel, les palais de l’Exposition, et la Tour en feu dans la nuit.

Sources et liens pratiques

Et si vous y étiez ? Voyagez dans le temps à Paris. Voir les expériences

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