Histoire de Paris

Le Champ-de-Mars avant la Tour Eiffel : un siècle et demi de fêtes, de ballons et de fusillades

La fête de la Fédération au Champ-de-Mars le 14 juillet 1790, peinte par Charles Thévenin : la foule des fédérés et des gardes nationaux, La Fayette à cheval, et les gradins de terre noirs de monde

Vu du Trocadéro, le Champ-de-Mars semble n’avoir jamais servi qu’à une chose : donner du recul à la Tour Eiffel. C’est l’inverse. Quand Gustave Eiffel plante ses quatre piliers en 1887, il s’installe sur le terrain le plus chargé d’histoire de Paris, un rectangle de terre battue où, depuis plus d’un siècle, la capitale venait voir décoller des ballons, prêter serment, courir des chevaux, acclamer des empereurs et, deux fois déjà, s’émerveiller devant une Exposition universelle. La Tour n’a pas créé le Champ-de-Mars. Elle a hérité d’une scène.

Le Champ-de-Mars est né en 1765 comme terrain de manœuvres de l’École militaire, sur l’ancienne plaine maraîchère de Grenelle : un rectangle de 916 mètres sur 394, entouré d’un fossé, où dix mille soldats pouvaient évoluer en bataille. Avant la Tour Eiffel, il a accueilli le premier ballon à hydrogène (27 août 1783), la fête de la Fédération (14 juillet 1790), la fusillade du 17 juillet 1791, la fête de l’Être suprême (1794), la toute première exposition industrielle (1798), les courses de chevaux parisiennes (1834-1857) et les Expositions universelles de 1867 et 1878. La Tour, en 1889, n’est que l’épisode suivant.

Un champ de manœuvres au milieu des choux (1751-1780)

Au milieu du XVIIIe siècle, l’endroit s’appelle la plaine de Grenelle : des cultures maraîchères, des marais vers la Seine, et une réputation un peu triste. C’est là, en 1730, que l’on enterre à la sauvette la comédienne Adrienne Lecouvreur, à qui l’Église refuse une sépulture chrétienne. Une allée du jardin porte aujourd’hui son nom.

Tout change avec l’École militaire. Louis XV la fait construire à partir de 1751 par Ange-Jacques Gabriel, l’architecte de la place de la Concorde et du Petit Trianon, pour former les jeunes nobles sans fortune au métier des armes. Une école d’officiers a besoin d’un terrain d’exercice : en 1765, la plaine devant la façade de Gabriel devient le Champ-de-Mars, du nom du Champ de Mars de la Rome antique, où les citoyens-soldats s’exerçaient sous la protection du dieu de la guerre. Le rectangle mesure alors 916 mètres sur 394, hors fossés. Il est cerné d’un fossé sec de dix mètres de large et deux mètres de profondeur, percé de cinq entrées, et l’on y fait manœuvrer jusqu’à dix mille hommes en ordre de bataille. Les avenues de La Bourdonnais et de Suffren, tracées en 1770, en dessinent encore les bords.

Le jour où Paris a vu décoller un ballon (27 août 1783)

Gravure coloriée : le globe aérostatique de Charles et Robert s'élève au-dessus du Champ-de-Mars le 27 août 1783, devant l'École militaire, au milieu d'une foule en habits du XVIIIe siècle

« Expérience du globe aérostatique faite au Champ de Mars sous la direction de MM. Charles et Robert, le 27 août 1783. » Estampe d’époque, Bibliothèque nationale de France, domaine public.

Le Champ-de-Mars n’a pas vingt ans quand il entre dans l’histoire des sciences. Le 27 août 1783, le physicien Jacques Charles et les frères Robert y lâchent le premier ballon gonflé à l’hydrogène, une sphère de soie caoutchoutée d’environ quatre mètres de diamètre, « douze pieds deux pouces » selon la gravure. Le gaz a été produit en versant un quart de tonne d’acide sulfurique sur une demi-tonne de limaille de fer, place des Victoires, et le ballon a été transporté de nuit jusqu’au Champ-de-Mars pour échapper à la foule. Benjamin Franklin est parmi les spectateurs. Sous la pluie, un coup de canon donne le signal : le globe monte, disparaît dans les nuages et vole trois quarts d’heure vers le nord, avant de retomber à Gonesse, à vingt kilomètres, où des paysans terrifiés le mettent en pièces à coups de fourche.

Le Champ-de-Mars devient le terrain d’essai des « aéronautes ». Le 2 mars 1784, Jean-Pierre Blanchard y fait décoller un ballon muni de rames et d’une hélice, un « bateau volant » qui franchit la Seine avant de se poser à Billancourt. Deux siècles plus tard, les Parisiens viennent toujours y regarder le ciel, mais pour les feux d’artifice.

L’autel de la Patrie : la fête de la Fédération (14 juillet 1790)

Tableau de Charles Thévenin : la fête de la Fédération au Champ-de-Mars, le 14 juillet 1790, avec l'autel de la Patrie au centre et des gradins de terre couverts de spectateurs jusqu'à l'École militaire

« La fête de la Fédération, le 14 juillet 1790, au Champ-de-Mars », par Charles Thévenin. Musée Carnavalet, CC0. Les gradins de terre ont été creusés en deux semaines par les Parisiens eux-mêmes.

Un an après la prise de la Bastille, l’Assemblée veut sceller l’unité du royaume par une fête nationale. On choisit le Champ-de-Mars, seul espace assez vaste, et l’on décide de le transformer en un cirque capable de recevoir cent mille spectateurs, avec au centre un autel de la Patrie. Les travaux commencent le 1er juillet 1790 : il reste deux semaines. Les quelque mille deux cents terrassiers ne suffisent pas, et c’est alors que se produit l’un des moments les plus étonnants de la Révolution : les Parisiens de toutes conditions viennent par milliers, pelle et brouette en main, creuser les talus. Louis XVI lui-même vient de Saint-Cloud donner quelques coups de pioche, La Fayette travaille en manches de chemise. Ce sont les « journées des brouettes ».

Le 14 juillet, sous une pluie battante, cent mille fédérés venus des quatre-vingt-trois départements défilent devant trois cent mille spectateurs. Talleyrand, évêque d’Autun, célèbre la messe sur l’autel de la Patrie, entouré de trois cents prêtres. La Fayette, sur un cheval blanc, prête le premier le serment d’être « fidèle à la nation, à la loi et au roi ». Le roi jure à son tour de maintenir la Constitution. Pendant quelques heures, le Champ-de-Mars est le lieu où la France croit s’être réconciliée.

La fusillade du 17 juillet 1791

Gravure de Berthault d'après Prieur : la garde nationale tire sur la foule au pied de l'autel de la Patrie, le 17 juillet 1791, dans la fumée des salves

« Publication de la loi martiale au Champ de Mars, le 17 juillet 1791 », gravure de Pierre-Gabriel Berthault d’après Jean-Louis Prieur. Bibliothèque nationale de France, domaine public.

L’illusion dure un an. En juin 1791, le roi s’enfuit et se fait arrêter à Varennes. Le 17 juillet, les Cordeliers appellent à signer sur l’autel de la Patrie une pétition demandant sa déchéance. Le matin, deux hommes cachés sous l’autel sont découverts par la foule et lynchés. Le soir, vers sept heures et demie, le maire Bailly arrive avec la garde nationale et le drapeau rouge de la loi martiale, commandée par La Fayette. Les sommations ne sont pas faites, un coup de feu part, on ne saura jamais d’où, et la garde tire sur les pétitionnaires. Le bilan reste disputé : une dizaine de morts selon la presse favorable à La Fayette, quatre cents selon Marat, une cinquantaine selon la plupart des historiens.

Le même sol servira aux deux camps. Le 12 novembre 1793, Bailly, tenu pour responsable de la fusillade, est guillotiné sur place : l’échafaud, d’abord dressé sur l’esplanade, est déplacé dans le fossé même qui entoure le champ, pour que son sang ne se mêle pas à celui des victimes de 1791. Une plaque au 2, avenue de La Bourdonnais marque l’endroit. Et le 8 juin 1794, Robespierre préside au Champ-de-Mars la fête de l’Être suprême, mise en scène par le peintre David autour d’une montagne artificielle surmontée d’un arbre de la Liberté. Il tombe sept semaines plus tard.

Tableau de Pierre-Antoine Demachy : la fête de l'Être suprême au Champ-de-Mars, le 8 juin 1794, avec la montagne artificielle et la foule des cortèges

« La fête de l’Être suprême au Champ-de-Mars », par Pierre-Antoine Demachy, 1794. Musée Carnavalet, domaine public.

Des chevaux, des aigles et la première exposition industrielle (1796-1857)

Le Directoire, l’Empire et les monarchies qui suivent gardent la même habitude : quand Paris doit se rassembler, c’est au Champ-de-Mars. Le 22 septembre 1796, la première Olympiade de la République y mêle courses à pied, à cheval et en chars. Du 19 au 21 septembre 1798, le ministre François de Neufchâteau y installe cent dix exposants sous des portiques de bois : c’est la première « Exposition publique des produits de l’industrie française », l’ancêtre direct des Expositions universelles, et elle naît ici. Le 3 décembre 1804, au lendemain de son sacre, Napoléon y distribue leurs aigles aux régiments. Le 1er juin 1815, pendant les Cent-Jours, il y passe en revue soixante mille gardes nationaux : le Champ-de-Mai.

Entre-temps, le terrain s’est agrandi. Le pont d’Iéna, achevé en 1806, l’ouvre sur la colline de Chaillot, et le comblement de la « petite Seine » en 1812 l’étend jusqu’à l’emplacement exact de la future Tour.

Puis viennent les chevaux. La Société d’encouragement pour l’amélioration des races de chevaux en France, fondée en novembre 1833, organise ses premières réunions au Champ-de-Mars à partir de 1834, sur une piste de terre que tout le monde juge médiocre. Pendant plus de vingt ans, les courses parisiennes se disputent au pied de l’École militaire, jusqu’à l’ouverture de l’hippodrome de Longchamp au printemps 1857. Le Champ-de-Mars connaît aussi ses drames : le 15 juin 1837, une bousculade pendant les fêtes du mariage du duc d’Orléans y fait vingt-quatre morts.

1867 et 1878 : les premières Expositions universelles

Lithographie de Félix Benoist : vue à vol d'oiseau de l'Exposition universelle de 1867, l'immense palais ovale couvrant le Champ-de-Mars, la Seine et les collines de Chaillot au fond

L’Exposition universelle de 1867 vue à vol d’oiseau, lithographie de Félix Benoist. Le palais ovale couvre presque tout le Champ-de-Mars. Musée Carnavalet, CC0.

En 1867, Napoléon III veut faire mieux que Londres. Le Champ-de-Mars est nivelé avec la terre de la colline du Trocadéro, et l’on y bâtit un palais ovale de 490 mètres sur 380, fait de sept galeries concentriques, une par domaine, coupées de secteurs rayonnants, un par pays : le visiteur qui suit une galerie fait le tour du monde dans une seule spécialité, celui qui suit un rayon voit tout d’un pays. Autour, dans un parc dessiné par Alphand, une centaine de pavillons nationaux. Du 1er avril au 31 octobre, plus de cinquante mille exposants y présentent leurs produits, et parmi les ingénieurs du chantier figure un jeune homme de trente-cinq ans, Gustave Eiffel, qui calcule la charpente de la galerie des Machines. Le palais est démonté à la fermeture.

Photographie de Delmaet et Durandelle : la façade du palais du Champ-de-Mars à l'Exposition universelle de 1878, avec ses grandes verrières et ses statues

Le palais du Champ-de-Mars de l’Exposition de 1878, photographié par Delmaet et Durandelle. Bibliothèque nationale de France, domaine public.

Onze ans plus tard, la République veut montrer que la France s’est relevée de la guerre de 1870. L’Exposition de 1878, du 1er mai au 10 novembre, occupe les deux rives : au Champ-de-Mars, un nouveau palais de Léopold Hardy à la charpente de fer ; en face, sur la colline, le palais du Trocadéro de Davioud et Bourdais, avec ses deux tours de 76 mètres, qui tiendra jusqu’en 1937. On y découvre le téléphone de Bell et le phonographe d’Edison, et, le 30 juin, la tête de la Statue de la Liberté, exposée dans le jardin du Trocadéro avant de partir pour New York. C’est cette statue, en cours d’assemblage dans Paris, que fait revivre l’une des scènes du Symbole de Paris.

Ce qu’en a gardé le Champ-de-Mars d’aujourd’hui

Quand la Tour s’élève, en 1887-1889, le Champ-de-Mars a donc déjà un siècle et quart de rassemblements derrière lui, et l’Exposition de 1889 ne fait que reprendre l’emplacement de celles de 1867 et 1878. Pourquoi la Tour Eiffel a-t-elle été construite, et ce que 1889 a laissé au Champ-de-Mars, c’est l’épisode suivant, que nous racontons ailleurs. Deux autres Expositions, en 1900 et 1937, suivront, avant que le terrain ne soit réduit : en 1907, ses bordures sont loties pour construire les immeubles des avenues de La Bourdonnais et de Suffren, et le jardin actuel, long de 780 mètres sur 220, est ce qui reste du champ de manœuvres de Gabriel.

C’est précisément ce que raconte Le Symbole de Paris. La promenade commence bien avant la Tour : sur le Champ-de-Mars d’aujourd’hui, les Jumelles de réalité virtuelle font d’abord apparaître la plaine marécageuse et le camp des Parisii, puis le champ de manœuvres et les fêtes républicaines, avant les ateliers de Gustave Eiffel à Levallois, le chantier de la Tour, la Statue de la Liberté en cours d’assemblage, l’Exposition de 1889 et sa galerie des Machines, jusqu’aux Années folles et à l’Occupation. Une heure avec un guide, quinze scènes, dès 8 ans, en français, anglais et espagnol. On ne regarde plus la pelouse de la même façon quand on sait qui y a prêté serment.

Cinq repères à retenir

  1. 1765 : le champ de manœuvres. Le Champ-de-Mars est créé pour l’École militaire de Gabriel, sur l’ancienne plaine maraîchère de Grenelle.
  2. 27 août 1783 : le premier ballon à hydrogène. Lancé par Charles et les frères Robert, il vole trois quarts d’heure jusqu’à Gonesse.
  3. 14 juillet 1790 : la fête de la Fédération. Trois cent mille spectateurs, cent mille fédérés et un autel de la Patrie creusé par les Parisiens en deux semaines.
  4. 17 juillet 1791 : la fusillade. La garde nationale tire sur les pétitionnaires républicains ; une cinquantaine de morts selon la plupart des historiens.
  5. 1867 et 1878 : deux Expositions universelles y précèdent celle de 1889 et la Tour.

Les questions qu’on nous pose

Pourquoi le Champ-de-Mars s’appelle-t-il ainsi ? Parce qu’il a été créé en 1765 comme terrain de manœuvres de l’École militaire, et nommé d’après le Champ de Mars de Rome, où les citoyens-soldats s’entraînaient sous la protection de Mars, dieu de la guerre.

Qu’y avait-il au Champ-de-Mars avant la Tour Eiffel ? Un champ de manœuvres militaire, puis le lieu des grandes fêtes nationales (fête de la Fédération en 1790, fête de l’Être suprême en 1794, distribution des aigles en 1804), un champ de courses de 1834 à 1857 et le site des Expositions universelles de 1867 et 1878, dont les palais ont été démontés.

Le Champ-de-Mars a-t-il toujours eu cette taille ? Non. Il mesurait 916 mètres sur 394 en 1765, s’est agrandi vers la Seine en 1812, puis a été réduit en 1907 par le lotissement de ses bordures. Le jardin actuel fait 780 mètres sur 220.

En bref

Le Champ-de-Mars a cent vingt-quatre ans quand la Tour Eiffel y pousse. Créé en 1765 pour les manœuvres de l’École militaire, il a vu partir le premier ballon à hydrogène en 1783, la fête de la Fédération en 1790, la fusillade de 1791, les fêtes de la Révolution et de l’Empire, les courses de chevaux de 1834 à 1857 et deux Expositions universelles, en 1867 et 1878, avant celle de 1889. La Tour n’a pas inventé le lieu : elle a trouvé la scène déjà montée.

Sources et liens pratiques

Et si vous y étiez ? Voyagez dans le temps à Paris. Voir les expériences

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